Entre notation et rêve. L’œuvre sur papier d’Arie Schippers

du 13 décembre 2014 au 8 mars 2015

Arie Schippers (1952) fait indubitablement partie des artistes néerlandais les plus versatiles et talentueux de ces dernières décennies. Formé à l’Académie des beaux-arts d’Amsterdam, il remporte en 1977 le Prix de Rome avec une série de tableaux représentant des scènes de café et de restaurant. Il a depuis réalisé – parmi beaucoup d’autres choses – un ensemble de « portraits imaginaires » sculptés, un groupe de grandes figures peintes de pure fantaisie et des vues de plein air montrant des stations-service, des grands magasins de meubles ou des voitures essaimées dans des paysages telles des chaussures de femmes négligemment jetées sur le sol. Ce que nombre d’artistes considéreraient comme suffisant pour nourrir le travail de toute une vie, n’occupe Schippers que quelques années. Si bien que son œuvre se compose de beaucoup d’œuvres – qui par leur contenu n’en sont pas moins riches isolément.

Schippers a fait parler de lui pour la dernière fois en 2012 avec un bronze haut de 3 mètres et demi de Nelson Mandela marchant vêtu d’un costume, intitulé Long Walk to Freedom. La statue fut inaugurée par l’archevêque Desmond Tutu en personne sur le Johan de Wittlaan à La Haye. L’artiste avait déjà réalisé quelques années plus tôt un buste en bronze peint de Johan de Witt, homme d’État hollandais du XVIIe siècle.

Si Schippers fait incontestablement partie des meilleurs artistes des Pays-Bas, il n’est assurément pas l’un des plus connus. Peut-être parce qu’il est un affranchi, n’ayant ni galerie ni agent pour le représenter et vivant son travail en marge des courants dominants. Peut-être aussi à cause de sa grande versatilité. Il semble insaisissable. Son œuvre ne s’embrasse pas d’un seul coup d’œil mais demande des regards répétés. Elle est aussi riche que complexe. Donner une image d’Arie Schippers n’est pas chose facile.

Autoportrait, 2008
Aquarelle, 24,3 × 25,5 cm

C’est pourtant ce que nous tentons de faire cet hiver dans les sous-sols de l’Hôtel Lévis-Mirepoix, quand s’ouvre concomitamment au premier étage l’exposition de la collection De Boer. L’angle choisi est son œuvre sur papier, l’artiste n’ayant jamais cessé de dessiner, quelle que soit la direction prise par ses travaux.

Les carnets de croquis de Schippers, disposés dans des vitrines tout au long du parcours, forment l’épine dorsale de l’exposition. Depuis ses études, l’artiste en a rempli des centaines. Ils nous permettent de mieux pénétrer son imaginaire. Feuille après feuille, il y trace ses impressions, teste ses compositions et fait naître des figures, en « emmenant sa ligne en promenade », ainsi que l’a si bien dit Paul Klee.

Ce qui paraît ramassé au cœur des carnets se déploie très loin une fois transposé dans les œuvres. Dans les sept salles, nous montrons le dessin au travail dans l’œuvre de l’artiste. Les paysages contemporains d’abord esquissés sont ensuite repris dans des dessins linéaires autonomes et c’est après avoir suffisamment exploré son sujet au crayon que l’artiste poursuit son travail à l’huile. Ses portraits sculptés et peints sont ainsi préparés à l’aide de très nombreux dessins. Des feuilles préparatoires d’animaux, aux traits décoratifs et édéniques, précèdent les « fables » que Schippers a représentées durant les années 1990, d’abord à l’aquarelle puis à l’huile sur papier. Tous les aspects, toutes les longueurs d’onde de son travail sont présentés en relation avec les dessins, qui sont leur dénominateur commun. Ce sont eux par exemple qui nous permettent de voir comment les compositions fabuleuses ont aussi fourni la matière à de futures sculptures et qu’à bien des égards, ils formaient déjà l’ébauche des imposantes figures peintes par l’artiste au début des années 2000.

Des figures pour lesquelles il s’est notamment inspiré des cartons de Goya pour les tapisseries des Gobelins, des Ménines de Velasquez et des portraits sur fond de paysages de Gainsborough. « Mon intention n’était pas de copier à proprement parler ces peintres, explique Schippers, mais de les paraphraser. Je voulais aussi sentir de mes propres mains les problèmes qu’ils ont dû affronter ». L’artiste connaît donc ses classiques et se montre parfaitement conscient de la tradition dans laquelle il s’inscrit. On le voit bien à la facture de ses dessins, tour à tour linéaires et acérés à la façon d’Ingres, schématiques à la manière des impressionnistes ou gracieux comme pouvaient l’être ceux de Matisse ou Picasso. Et pourtant il ne fait aucun doute que nous sommes à chaque fois devant un authentique Schippers. Un bon artiste peut s’inspirer autant qu’il veut de ses pairs, le résultat n’appartient qu’à lui.

Il suffit de l’avoir vu une fois dans les dessins pour le voir ensuite à l’œuvre dans tout le travail de Schippers : depuis près de 40 ans, son art est un haut lieu d’interaction. Entre tradition et innovation. Entre observation et imagination. Chacun de ces aspects appelle son opposé et Schippers tire le meilleur parti de cette alternance. Son talent pour le portrait est à couper le souffle, pour dessiner les oiseaux aussi ou les animaux en captivité, de même que des silhouettes de voitures en raccourci accompagnées ou non de leurs propriétaires en train de charger des courses dans leur coffre. Mais, dit-il : « On surestime l’importance de la réalité. Elle a aussi beaucoup de désavantages. On est assailli d’impressions qui sont pratiquement impossibles à contenir. Je m’en détourne volontiers car je sais faire marcher mon imagination. Mais je ne peux faire marcher mon imagination que parce qu’à l’école des beaux-arts on m’a fait dessiner de 9 heures du matin à 9 heures du soir d’après le modèle ».

C’est parce qu’il a si souvent et attentivement observé le monde qui l’entoure que Schippers peut donner à ses propres réalités un caractère si concret. Rendre ses personnages inventés plus vrais que nature, donner à ses enfants qui jouent ou traînent l’attitude si caractéristique des enfants du réel ou représenter avec naturalisme des prédateurs qui s’approchent de leurs proies. Tout, dans ces vues imaginaires, est fermement ancré dans le réel, bouge avec souplesse, a de la présence. Elles peuvent prendre l’allure d’un rêve, mais c’est justement le propre des rêves que de nous faire croire à la véracité d’une illusion qui n’existe pas.

Fiction et réalité sont indissociables. Arie Schippers nous donne aujourd’hui à voir la richesse des deux mondes mais aussi leur interdépendance, comme nombre de grands peintres l’ont fait avant lui – de Velázquez à Picasso, de Goltzius à Van Gogh. C’est pourquoi à nos yeux ses dessins méritent pareille attention.

Gijsbert van der Wal

Catalogue

Tussen notitie en droom. Werk op papier van Arie Schippers / Entre notation et rêve. L’œuvre sur papier d’Arie Schippers
Gijsbert van der Wal
Fondation Custodia, Paris et De Weideblik, Varik, 2014
159 pp, 30 × 22,5 cm, ca. 185 pl., relié, édition bilingue en français et néerlandais
ISBN 978 90 77767 53 5
Prix : 25,00 €

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