81. Mathis Zündt (d’après Hans Lencker l’Ancien)

 ? vers 1498 – 1572 Nuremberg

Perspectiva Literaria, 1567

L’orfèvre nurembergeois Hans Lencker (1523-1585) est aussi un grand spécialiste de la perspective. Devenu maître-orfèvre en 1551, ses talents le font remarquer de l’électeur Christian Ier (r. 1586-1591), qui l’invite à travailler à la cour de Saxe jusqu’en 1576. Parmi les créations les plus originales de Lencker figure certainement l’alphabet que l’artiste dessine en 15571. Cette initiative n’était pas pour autant sans précédent. En effet, en 1525, Albrecht Dürer (1471-1528) publiait à Nuremberg Underweysung der Messung (Traité des Mesures), dans lequel il proposait entre autres des formules rationalisées et homogènes pour la création des caractères d’imprimerie2. Dans la logique de l’artiste, les lettres capitales – notamment le A –, par leur géométrie simple et leurs proportions harmonieuses, pouvaient devenir une base pour construire d’autres formes complexes, y compris des corps humains3.

Un quart de siècle plus tard, Hans Lencker propose un alphabet complet – seuls manquent le J et le U, qui se confondent respectivement avec le I et le V dans la typographie ancienne – qu’il met en scène d’une manière tout à fait nouvelle. Les lettres sont traitées comme des solides tridimensionnels, à l’instar de caractères mobiles d’imprimerie, et sont disposées sur de petits socles aux formes géométriques variées. Chaque lettre s’offre selon trois ou quatre points de vue différents, avec des raccourcis audacieux. Toutes les planches sont construites sur le même modèle, présentant chacune deux lettres, une ligne horizontale marquant le quart inférieur afin de figurer la surface, vue en perspective, sur laquelle reposent les caractères. Ce dispositif très simple permet de créer la profondeur de champ et induit parfois un astucieux jeu de trompe-l’œil. Certaines formes semblent en effet s’avancer au-delà du rebord et quitter le champ de la représentation pour entrer dans l’espace du spectateur, comme dans la planche du T ou du W. Les lettres, n’étant plus asservies à la composition de mots, deviennent ainsi des objets plastiques autonomes.

Dans son état le plus complet, la série gravée par Zündt comporte également une page de titre, PERSPE / CTIVA / ABC, qui reprend le même traitement graphique que les autres planches, les lettres ABC étant ligaturées en un monogramme. Elle présente en outre, à la suite des planches de l’alphabet, neuf figures géométriques complexes, qui annoncent celles que gravera en 1568 un autre fameux orfèvre de Nuremberg, Wenzel Jamnitzer (1508-1581), dans Perspectiva Corporum Regularium4. En 1567, l’année de publication de la Perspectiva Literaria, Lorenz Stoer (1553-1589) fait paraître une Geometria et Perspectiva, qui présente des planches similaires figurant des polyèdres d’invention, à l’intérêt aussi scientifique qu’artistique. La Perspectiva Literaria de Lencker est donc tout à fait représentative des recherches sur les lois de l’optique et la perspective linéaire qui traversent le XVIe siècle, et qui trouvent dans le milieu des graveurs-orfèvres de Nuremberg une expression singulière et fascinante.

L’acquisition de cette série reflète par ailleurs l’attrait tout néerlandais – et jamais démenti – pour l’art de la typographie. Celui-ci s’est notamment illustré, à la Fondation Custodia, par la commande d’une police de caractère auprès des typographes Fred Smeijers et Wigger Bierma, inspirée des caractères du graveur Christoffel van Dijck (XVIIe siècle), dans laquelle sont composées toutes ses publications. MNG

1Eberhard Fiebig dans Perspectiva Literaria, fac-simile, Nuremberg, 1972.

2La familiarité de Dürer avec la typographie s’explique par l’expérience qu’il acquiert dès 1498 en tant qu’éditeur et imprimeur de ses propres travaux, utilisant les caractères mobiles qu’il tenait de son parrain, l’imprimeur nurembergeois Anton Koberger ; Erika Mary Boeckeler, Playful Letters : A Study in Early Modern Alphabetics, Iowa City, 2017, p. 107.

3Ibid.

4Hans Lencker fit d’ailleurs lui aussi paraître un traité de perspective illustré, Perspectiva : Hierinnen auffs kürtzte beschrieben, mit exempeln eröffnet und an tag gegeben wird [], Nuremberg, chez Dietrich Gerlatz, 1571.

5Eberhard Fiebig dans Perspectiva Literaria, fac-simile, Nuremberg, 1972.

6La familiarité de Dürer avec la typographie s’explique par l’expérience qu’il acquiert dès 1498 en tant qu’éditeur et imprimeur de ses propres travaux, utilisant les caractères mobiles qu’il tenait de son parrain, l’imprimeur nurembergeois Anton Koberger ; Erika Mary Boeckeler, Playful Letters : A Study in Early Modern Alphabetics, Iowa City, 2017, p. 107.

7Ibid.

8Hans Lencker fit d’ailleurs lui aussi paraître un traité de perspective illustré, Perspectiva : Hierinnen auffs kürtzte beschrieben, mit exempeln eröffnet und an tag gegeben wird [], Nuremberg, chez Dietrich Gerlatz, 1571.