75. Eugenio Lucas Velázquez

Madrid 1817 – 1870 Madrid

Dunes, vers 1850

Formé à la Real Academia de San Fernando à Madrid, Eugenio Lucas Velázquez est une personnalité artistique atypique, doublée d’un dessinateur infatigable. Ce paysage, qui évoque une dune envahie de végétation sauvage, appartient à un groupe bien défini au sein de la production graphique de l’artiste, sans aucun doute le plus surprenant aussi, les manchas (taches). Plus que tout autre aspect de son œuvre, ces feuilles sont le vrai terrain d’expérimentation de Lucas. Elles constituent un ensemble très homogène de lavis bruns ou gris particulièrement enlevés, parfois rehaussés d’aquarelle. L’abondance de ces feuilles témoigne en outre de la grande fécondité créatrice de Lucas et de la place importante qu’occupait cette pratique au sein de sa production graphique.

Réalisées pour elles-mêmes et sans lien avec un projet de tableau, les manchas s’appuient sur la technique mise au point par Alexander Cozens et exposée dans son ouvrage A New Method of Assisting the Invention in Drawing Original Compositions of Landscape (1785-1786). Cozens recommandait ainsi de composer ses paysages au moyen de larges taches (blots) de lavis ou d’aquarelle déposées aléatoirement en laissant s’égoutter le pinceau1 sur le papier, puis de les extrapoler afin de construire une vue d’invention. Cette méthode, qui tranche radicalement avec la tradition classique de l’art paysager, se fonde sur l’intuition et la capacité d’interprétation innée de l’esprit humain, prompt à déceler dans des masses apparemment informes des motifs identifiables. Notre feuille se concentre ainsi essentiellement sur la recherche d’effets suggestifs, qui décrivent avec une grande efficacité visuelle la végétation broussailleuse des dunes. L’artiste joue pour cela d’un pinceau presque sec, qui accroche le grain du papier, pour étaler rapidement les gouttes de lavis. Les formes semblent dissoutes et réduites à des dynamiques, des éclaboussures. Elles ne prennent sens qu’en regard des réserves de blanc, qui assurent la compréhension du motif et structurent le dessin en composant une diagonale. Véritable porte d’entrée sur l’imaginaire, cette technique s’apparente en un sens au dessin automatique cher aux Surréalistes et anticipe l’abstraction. Elle sera mise en œuvre par Francisco José de Goya y Lucientes (1746-1828)2, puis avec bonheur par Victor Hugo (1802-1885)3, que Lucas a rencontré à Madrid4. Ses manchas, qui sont autant de manifestes de la liberté de créer, ancrent pleinement l’artiste dans la génération romantique.

Les artistes de la péninsule ibérique demeurent peu représentés dans les collections de la Fondation Custodia. L’acquisition de ce dessin en 2010 porte ainsi à neuf le nombre de dessins espagnols qu’elle conserve, et constitue une adjonction majeure à ce petit corpus. MNG

1Ou même, dans le cas de Lucas, un chiffon imbibé de lavis ; Carlos Sánchez Díez dans Carmen Espinosa Martín (éd.), Eugenio Lucas Velázquez. Eugenio Lucas Villamil. Colección Lázaro, cat. exp., Ségovie, Torreón de Lozoya, 2012, p. 110.

2Par exemple dans un dessin (vers 1810-1814) conservé à Madrid, Museo Nacional del Prado, inv. Do4355 verso (lavis brun, sur un tracé à la pierre noire, plume et encre brune ; 181 × 218 mm) ; J. Bordes, J. M. Matilla et S. Balsells, Goya : cronista de todas las guerras : los Desastres y la fotografía de guerra, cat. exp., Las Palmas De Gran Canaria, Centro Atlántico de Arte Moderno, et Madrid, Real Academia de Bellas Artes de San Fernando, 2009, p. 110 ; https://www.museodelprado.es/coleccion.

3Comme par exemple dans un dessin au lavis brun étalé avec les barbes de la plume, annoté « Toujours en ramenant la plume », 1856, dans un album conservé à Paris, Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits, NAF 13351, fol. 19 (lavis brun ; approx. 320 × 500 mm) ; http://expositions.bnf.fr/hugo/grand/152.html.

4José Manuel Arnaiz dans Eugenio Lucas Velázquez (1817-1870). Dibujos y pinturas de un visionario, cat. exp., Barcelone, Artur Ramon Col-leccionisme, et Madrid, Jorge Juan Galería de Arte, 2002, p. 5-6.

5Ou même, dans le cas de Lucas, un chiffon imbibé de lavis ; Carlos Sánchez Díez dans Carmen Espinosa Martín (éd.), Eugenio Lucas Velázquez. Eugenio Lucas Villamil. Colección Lázaro, cat. exp., Ségovie, Torreón de Lozoya, 2012, p. 110.

6Par exemple dans un dessin (vers 1810-1814) conservé à Madrid, Museo Nacional del Prado, inv. Do4355 verso (lavis brun, sur un tracé à la pierre noire, plume et encre brune ; 181 × 218 mm) ; J. Bordes, J. M. Matilla et S. Balsells, Goya : cronista de todas las guerras : los Desastres y la fotografía de guerra, cat. exp., Las Palmas De Gran Canaria, Centro Atlántico de Arte Moderno, et Madrid, Real Academia de Bellas Artes de San Fernando, 2009, p. 110 ; https://www.museodelprado.es/coleccion.

7Comme par exemple dans un dessin au lavis brun étalé avec les barbes de la plume, annoté « Toujours en ramenant la plume », 1856, dans un album conservé à Paris, Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits, NAF 13351, fol. 19 (lavis brun ; approx. 320 × 500 mm) ; http://expositions.bnf.fr/hugo/grand/152.html.

8José Manuel Arnaiz dans Eugenio Lucas Velázquez (1817-1870). Dibujos y pinturas de un visionario, cat. exp., Barcelone, Artur Ramon Col-leccionisme, et Madrid, Jorge Juan Galería de Arte, 2002, p. 5-6.