62. Arthur Pond

Londres 1701 – 1758 Londres

Autoportrait, 1739

Un autoportrait avenant qu’on prend plaisir à regarder. Son auteur donne l’impression de nous chercher des yeux et on décèle une certaine douceur dans son regard. L’estampe est inachevée, mais datée et signée. Arthur Pond a dû tabler sur l’engouement du public car il a imprimé un petit nombre d’épreuves, chaque tirage faisant l’objet de subtils ajouts et changements. Notre homme se représente ici au naturel : ses cheveux sont rasés au-dessus du front de façon à ce qu’une perruque puisse être fixée sur une chevelure pourtant déjà bien fournie et ramenée vers l’arrière – cette perruque brille toutefois par son absence. Son vêtement, un manteau avec une chemise ouverte, n’a pas non plus été choisi par crainte du qu’en-dira-t-on. Pond escomptait de la part du spectateur, ou de son acheteur potentiel, une certaine érudition visuelle. L’estampe a été réalisée en 1739 à la pointe sèche, une technique guère courante dans l’Angleterre de l’époque, inspirée à Pond par les eaux-fortes de Rembrandt. Du maître hollandais, le graveur emprunte également le caractère esquissé et la pose du modèle, non pas pour le plagier mais pour s’y référer explicitement. Il devait donc partir du principe que ses contemporains étaient suffisamment instruits pour comprendre et apprécier son hommage1.

Si l’on en croit sa biographie, Arthur Pond était un homme au talent éclectique2. Il a reçu une formation de peintre de portraits, possiblement dispensée par John Vanderbank (1694-1739). Par la suite, après un séjour en Italie, il choisit de se consacrer principalement à ses activités d’éditeur d’estampes entreprenant et de collectionneur. Il évoluait dans l’entourage de Jonathan Richardson et a su gagner la confiance de nombreux collectionneurs anglais dont il restaurait également les tableaux3. Avec Charles Knapton, il a fait graver une suite de planches reproduisant des techniques de l’art du dessin, publiées sous le titre Prints in imitation of Drawings. Les collectionneurs recevaient les feuilles sous la forme d’un abonnement4. Pond devait avoir une conscience stylistique aiguë, puissamment alimentée par sa riche collection de dessins et de gravures. Il était en contact direct avec le graveur hollandais Jacob Houbraken (1698-1780), fils d’Arnold, le célèbre peintre et biographe d’artistes, et par son entremise a certainement acquis des estampes de Rembrandt provenant de la vente de Willem Six (1662-1733), héritier de Jan Six avec lequel Rembrandt entretenait d’intenses relations. Dans ses notes, le marchand d’art Pierre-Jean Mariette (1694-1774) évoque Pond, dont il a fait la connaissance à Paris, à son retour d’Italie. Les deux hommes ont correspondu pendant des années et si Mariette n’estimait pas beaucoup Pond comme peintre de portrait, il écrivait au sujet du collectionneur : « Il était surtout curieux des gravures faites par les peintres mêmes, et peu de gens en ont rassemblé autant que lui. Son œuvre de Rembrandt est des plus parfaits et des plus nombreux »5.

L’autoportrait de 1739 trahit une familiarité avec les eaux-fortes de Rembrandt et le jeu avec les effets de la pointe sèche prouve que Pond avait vu de ses propres yeux d’excellentes impressions. Car c’est seulement dans les meilleures épreuves qu’on peut découvrir la maîtrise de Rembrandt dans ce domaine. Les autoportraits gravés de Rembrandt sont le plus souvent encadrés par un fond blanc, à l’exception de Rembrandt gravant ou dessinant près d’une fenêtre de 1648, où le mur contigu à la fenêtre est entièrement hachuré et dans lequel on relève une utilisation accrue de la pointe sèche6.

Nous l’avons dit, Pond produisait de nombreux états de ses estampes, sur lesquels il faisait à chaque fois de petites retouches. Tout comme son illustre modèle du XVIIe siècle, il misait visiblement sur le plaisir que les collectionneurs prendraient à les différencier. Nicolas Stogdon travaille à un article sur les différents états de notre autoportrait et il a eu l’amabilité de nous faire partager ses découvertes. À ses yeux, il s’agit d’une épreuve unique du quatrième état – n’ayant encore jamais été décrit – sur les neuf connus. C’est seulement dans les derniers tirages, postérieurs à cet état, que les parties laissées en blanc ont été remplies. L’année du décès de Pond a été ajoutée dans la planche après sa mort le 9 septembre 1758. Une partie de sa collection de dessins et son fonds de cuivres aurait alors été achetés par John Boydell (1720-1804). GL

1Une impression qu’on peut également déduire d’une mention de Bartsch quand il décrit l’estampe dans le corpus des imitateurs de Rembrandt : « gravée à la pointe sèche, dans le goût de la manière noire. » ; Adam von Bartsch, Catalogue raisonné de toutes les estampes qui forment l’œuvre de Rembrandt et ceux de ces principaux imitateurs, 2 vol., Vienne, 1797, vol. II, « Appendix », n° 66.

2Louise Lippincott, Selling Art in Georgian London. The Rise of Arthur Pond, New Haven, 1983.

3Ibid., p. 13-54 ; sur ses activités de restaurateur, p. 32, 56, 84-85, 117.

4Christiane Wiebel, Aquatinta oder « Die Kunst mit dem Pinsel in Kupfer zu stechen ». Das druckgraphische Verfahren von seiner Anfänge bis zu Goya, cat. exp., Coburg, Kunstsammlungen der Veste Coburg, 2007, p. 95-97.

5Ph. de Chennevières et A. de Montaiglon (éd.), Abecedario de P.J. Mariette et autres notes inédites de cet amateur sur les arts et les artistes, 6 vol., Paris, 1857-58, vol. IV, p. 197-98, ouvrage dans lequel on trouve également cette citation de Mariette : « J’ai son portrait gravé par lui-même ».

6Erik Hinterding et Jaco Rutgers, Rembrandt (The New Hollstein. Dutch and Flemish Etchings, Engravings and Woodcuts 1450-1700), 7 vol., Ouderkerk aan den IJssel, 2013, Text 2, p. 155-157, n° 240.