4. Anonyme hollandais (XVIIe siècle)

Jeune fille endormie, portrait de « Elisabeta de Lendelee » ; verso : Portrait de Maria Hessels

Le bac qui reliait les deux ports du Zuiderzee, Amsterdam et Harlingen, a été mis en service au milieu du XVIe siècle. Chaque jour, des navires à voiles – ou beurtschepen – transportaient des passagers et des marchandises légères entre les provinces de Hollande et de Frise. Le 17 mai 1616, « Elisabeta de Lendelee » (représentée au recto de la feuille) et « Jonff Maria Hessels » (verso) ont effectué cette traversée, comme le mentionne l’inscription sur le dessin. Profitant de ce que la jeune fille se soit endormie avec le bercement des vagues, ou allongée pour soulager son mal de mer1, et que la femme (l’air quelque peu soucieuse) regarde fixement devant elle, l’artiste s’est attaché à saisir leurs expressions. Il les a dessinées toutes deux à la sanguine avec un grand sens du détail. Les annotations (à propos des couleurs) et le croquis du blason dans le portrait de la femme indiquent que la feuille a probablement servi d’étude préparatoire à un portait peint.

Le fait qu’il puisse exister un lien entre les deux femmes représentées – et qu’elles n’étaient donc pas deux passagères voyageant fortuitement ensemble – n’avait encore jamais été relevé. Marie (ou Maria) Hessels était la fille de l’avocat gantois Jacob Hessels (1505-1585) et de sa seconde épouse, Jetz van Hoytema (morte en 1572)2. Elle s’était mariée à Josse de Beer (mort en 1605), seigneur de Lendelede. Ce titre de l’ancien époux de Maria explique le « patronyme » de la jeune fille. Il se peut fort bien que notre feuille représente la mère et sa fille. Il semble que trois enfants soient nés de ce mariage : Jean, Clémence ainsi qu’une dénommée Isabeau de Beer, probablement un dérivé du prénom Elisabeth3. Ces familles, Hessels et De Beer, étaient originaires de l’actuelle Flandre-Occidentale. On ignore en revanche ce qui a pu conduire les deux femmes vers les provinces septentrionales de la République des Pays-Bas. Peut-être ce voyage est-il lié à « Jan de Cat », qui fut semble-t-il le second époux de Maria Hessels et dont – selon l’inscription – elle était déjà veuve en 1616.

Sans doute à cause du lieu mentionné, la paternité de cette feuille a été cherchée chez les peintres (de portrait) frisons. Elle a longtemps été attribuée à Wybrand de Geest (1592 – après 1661)4, peintre originaire de Leeuwarden – ce qui peut se justifier sur la base d’analogies stylistiques5. Mais en 1616, De Geest séjournait à Aix-en-Provence6. Frits Lugt a donc considéré – de même que son précédent propriétaire Hofstede de Groot – que ce dessin remarquable était l’œuvre d’un artiste anonyme.

MvS

1Selon la description du catalogue de vente de Grimaldi : « souffrant apparemment de mal de mer ».

2L. J. J. van der Vynckt, Des Troubles des Pays-Bas, II, 1822, p. 39-40 (dans lequel il est mentionné qu’une épitaphe contenant des informations sur la famille est accrochée dans l’église Saint-Michel de Gand) ; Marcus van Vaernewyck, De historie van Belgis of Kronyke der Nederlandse Oudheyd, 1829, p. 54-57.

4Voir provenance.

5Par exemple le dessin dans la collection du Rijksmuseum, Amsterdam, inv. RP-T-1960-1.

6Cornelis Hofstede de Groot, « Het vriendenalbum van Wibrand Symonszoon de Geest », Oud-Holland, vol. 7, 1889, n° 1, p. 235-240 ; Piet Bakker, De Friese schilderkunst in de Gouden Eeuw, Zwolle, Waanders, 2008, p. 183 et 186.