37. Francesco José de Goya y Lucientes

Fuendetodos 1746 – 1828 Bordeaux

Disparate féminin Disparate femenino »), vers 1819-1823

L’Espagnol Francesco José de Goya y Lucientes – peintre, dessinateur et graveur – excellait à créer des œuvres d’art investies de thèmes intenses et pénétrants. Il suffit de penser à l’image effrayante de Saturne dévorant un de ses fils1. Ce tableau fait partie de ce qu’on a nommé ses Peintures noires, un ensemble de quatorze œuvres peintes par Goya entre 1820 et 1823 sur les murs de sa maison près de Madrid, dite la Quinta del Sordo Maison de campagne du sourd »). On trouve également cette atmosphère sombre et menaçante dans les Disparates, l’une de ses séries de gravures les plus ambiguës et énigmatiques, datée de 1819-18232. Les estampes évoquent d’étranges visions cauchemardesques, empreintes de violence et de superstition. C’est sans doute pour cette raison qu’elles n’ont jamais été publiées du vivant de Goya. Dix-huit des vingt-deux planches ont été imprimées de manière privée à Madrid, peut-être après la mort du fils de Goya, Javier, en 1854. En 1862 elles ont été achetées par l’Académie de San Fernando, qui a produit une édition posthume intitulée Los Proverbios en 1864.

La Fondation Custodia a acquis récemment une des quatre seules épreuves d’essai connues de Disparate féminin Disparate femenino »), la première feuille de la série Los Proverbios, tirée avec une encre noire aux profondes tonalités3. Elle montre un groupe de six jeunes femmes tenant un drap sur lequel elles font sauter des peleles (des pantins bourrés de paille). Deux pantins sont suspendus en l’air, leurs membres mous et tordus s’agitant follement autour d’eux. On aperçoit, tissés dans l’étoffe, un âne mort et un autre pantin ou un être humain. En raison du titre donné à l’ensemble des gravures pour l’édition de l’Académie, les chercheurs ont longtemps tenté d’associer les estampes à des proverbes ou des dictons populaires. Disparate féminin a été rattachée aux proverbes « plus lourd qu’un âne mort » (« pesa mas que un burro muerto ») et « avec les ânes on joue comme avec les pantins » (« con los burros se juega a los peleles »)4. Cependant, nous ne disposons d’aucune preuve que Goya concevait ses gravures comme des illustrations de proverbes. Une épreuve d’essai porte l’inscription « disparate femenino », de la main de l’artiste5. Il est plus probable que Goya voulait illustrer la bêtise des hommes qui succombent facilement aux tours féminins.

Cette même scène se retrouve dans un carton pour une tapisserie, un projet de Goya pour la résidence du Roi Charles IV d’Espagne (r. 1788-1808) vers 1791/926. Comparé à l’image sombre et lugubre de l’estampe, le tableau, exécuté dans des tons pastel lumineux, est une interprétation plutôt joyeuse de ce même message. Un dessin préparatoire à la gravure, exécuté librement au lavis de sanguine, se trouve au Musée du Prado à Madrid7. MR

1Madrid, Museo del Prado, inv. P00763 (fresque transferée sur toile ; 143,5 × 81,4 cm) ; Margarita Moreno de las Heras, Goya. Pinturas del Museo del Prado, Madrid, 1997, p. 316-319, n° 113, repr. ; https://www.museodelprado.es/en/the-collection.

2Alfonso E. Pérez Sánchez et Julián Gállego, Goya. The Complete Etchings and Lithographs, Munich, 1995, p. 176.

3Une autre épreuve d’essai de cette gravure est à Londres, British Museum, inv. 1863,1114.794 (eau-forte et aquatinte, avec pointe-sèche (?) ; 245 × 355 mm) ; http://www.britishmuseum.org/research/collection_online/search.aspx.

4Tomás Harris, Goya. Engravings and Lithographs, 2 vol., San Francisco 1983, vol. II, p. 372-373, n° 248.

5Ibid., p. 372, n° 248. Bien que Harris n’ait pas cru l’inscription authentique, elle est actuellement largement acceptée comme de la main de Goya ; Mark P. McDonald, Renaissance to Goya. Prints and Drawings from Spain, cat. exp., Londres, British Museum, 2012, p. 262.

6Madrid, Museo del Prado, inv. P00802 (huile sur toile ; 267 × 160 cm) ; De Las Heras 1997, op. cit. (note 1), p. 183-184, n° 62, repr. ; https://www.museodelprado.es/en/the-collection.

7Madrid, Museo del Prado, inv. D04375 (sanguine et lavis de sanguine ; 235 × 334 mm) ; Pierre Gassier, Dibujos de Goya. Estudios para grabados y pinturas, 2 vol., Barcelone, 1975, vol. II, p. 432-433, n° 290 ; https://www.museodelprado.es/en/the-collection.