14. Léon Cogniet

Paris 1794 – 1880 Paris

Géricault sur son lit de malade, 1823

C’est durant sa formation dans l’atelier de Pierre-Narcisse Guérin (1774-1833) que Léon Cogniet sympathise avec Théodore Géricault (1791-1824). La longue amitié entre les deux artistes s’illustrera dès lors dans les nombreux portraits dessinés que Cogniet a réalisés de son condisciple1, et de manière plus poignante encore dans ceux de Géricault à la fin de sa vie. Preuve de l’émotion suscitée par sa longue maladie, plusieurs de ses camarades – notamment Nicolas-Toussaint Charlet (1792-1845) et Alexandre Corréard (1788-1857)2 – s’étaient pressés à son chevet afin de transcrire sur papier ou sur toile le visage du peintre mourant, ultime et émouvant témoignage de leur estime réciproque.

Cette effigie de l’artiste sur son lit de malade par Léon Cogniet, dont ne subsiste qu’un nombre très réduit d’exemplaires3, est à l’origine d’un portrait rétrospectif popularisé par la lithographie, et dont le musée des Beaux-Arts d’Orléans conserve le dessin original4. Ce dernier serait en effet datable de 1824, soit vraisemblablement après le décès de Géricault, survenu le 26 janvier 18245. Le parallèle entre ces deux œuvres est frappant, tant le visage de Géricault semble tout à la fois le même et celui d’un autre. Au travers du portrait de Géricault alité, Cogniet a voulu faire perdurer l’image d’un jeune homme aux traits fins, par-delà la maladie et la mort. Avec subtilité et pudeur, il a seulement noté les joues émaciées, les orbites creusées, la barbe qui recouvre tout le bas du visage, et les couvertures qui enserrent son corps. La réussite de Cogniet réside sans doute dans l’expression intense et douloureuse du regard, qui convoque celui du spectateur. Le col de la chemise, le béret et la cravate, que l’on retrouve dans le dessin d’Orléans6, devaient conduire Jean de Saint-Jorre7 à noter l’élégance de la mise de Géricault, s’apprêtant à mourir en dandy, fidèle à la coquetterie qui le caractérisa toute sa vie. L’emploi du crayon lithographique permet ici à l’artiste de reproduire très fidèlement la spontanéité et le grain d’un dessin ; c’était en outre l’une des techniques de prédilection de Géricault, qui fut l’un des premiers à la mettre en œuvre, notamment durant sa période anglaise8.

Le musée des Beaux-Arts d’Orléans possède par ailleurs l’ultime portrait dessiné par Cogniet de Géricault sur son lit de mort9. Dans cette effigie beaucoup plus réaliste, le peintre est représenté la bouche entrouverte, les yeux clos, coiffé d’un bonnet. Au regard des deux dessins d’Orléans, notre portrait doit être compris dans une démarche de construction posthume et romantique de l’image de l’artiste, emporté trop jeune au faîte d’une carrière prometteuse. Une intention similaire transparaît également dans La Mort de Géricault peinte par son autre grand ami Ary Scheffer (1795-1858)10. Le masque mortuaire de Géricault fit d’ailleurs, quelques années après sa mort, l’objet d’une véritable vénération de la part des artistes, qui en accrochaient fréquemment un exemplaire dans leurs ateliers11. MNG

1Notamment dans cette esquisse, représentant les traits délicats du jeune homme, de face et de profil (graphite ; 80 × 80 mm) ; Léon Cogniet, Paris, Galerie de Bayser, 2013, n° 8.

2Nicolas-Toussaint Charlet, Théodore Géricault malade, assis dans son lit, 1823, collection particulière (graphite ; 217 × 167 mm) ; et Alexandre ou Louis-Frédéric Corréard, Portrait de Géricault malade, 1823-24, Rouen, Musée des Beaux-Arts, inv. D.1963.3 (huile sur toile ; 375 × 235 mm) ; Gregor Wedekind et Max Hollein (éd.), Géricault. Images of Life and Death, cat. exp., Francfort-sur-le-Main, Schirn Kunsthalle, et Gand, Museum voor Schone Kunsten, 2013, respectivement p. 145 et 146, cat. nos 121 et 123.

3Le musée des Beaux-Arts de Rouen en conserve un (inv. 876.9.152 ; Clémence Raynaud (éd.), Le dernier portrait, cat. exp., Paris, Musée d’Orsay, 2002, cat. n° 28), qui ne comporte pas de monogramme manuscrit contrairement à notre exemplaire.

4Daté 1824, inv. 518 (graphite et estompe ; 253 × 185 mm. Monogrammé, en bas à gauche : « L.C. ». Inscrit, en bas à droite : « Par Léon Cogniet / (a précédé la lithographie) ») ; Jacques Foucart et David Ojalvo, Léon Cogniet 1794-1880, cat. exp., Orléans, Musée des Beaux-Arts, 1990, cat. n° 50, repr. La Fondation Custodia possède par ailleurs une épreuve d’essai de la lithographie en rapport, inv. 2011-P.48.

5Foucart et Ojalvo 1990, op. cit. (note 4), cat. n° 50.

6Et que l’on retrouve également dans un autoportrait de Géricault, 1818-1819, Londres, collection particulière (plume et encre brune ; 110 × 105 mm) ; Wedekind et Hollein 2013, op. cit. (note 2), cat. n° 119.

7Jean de Saint-Jorre, Autour de Géricault : exposition de l’office départemental d’action culturelle de la Manche, cat. exp., Saint-Lô, Maison du Département, 1990, cat. n° 2.

8Géricault dessinait d’ailleurs souvent sur les cartons lithographiques, légers et faciles à transporter, qu’il avait amenés avec lui outre-Manche ; Barthélémy Jobert, « Londres dans l’imaginaire des artistes français », dans Marina Vanci-Perahim (éd.), Atlas et les territoires du regard. Le géographique de l’histoire de l’art (XIXe et XXe siècles), Actes du colloque international organisé par le CIRHAC (Paris 1) les 25-27 mars 2004, Paris, 2006, p. 119.

9Daté 1824, inv. 508 (graphite et rehauts de craie blanche ; 289 × 310 mm) ; Foucart et Ojalvo 1990, op. cit., (note 4), cat. n° 51, repr. Il fut également reproduit en lithographie.

10Daté 1824, Paris, Musée du Louvre, inv. MI 209 (huile sur toile ; 360 × 460 mm) ; Isabelle Compin et Anne Roquebert, Catalogue sommaire illustré des peintures du musée du Louvre et du musée d’Orsay, École Française, 5 vol., Paris, 1979-1986, vol. IV, p. 205 ; http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=car_not_frame&idNotice=15361&langue=fr.

11Bruno Chenique dans Raynaud 2002, op. cit. (note 3), p. 164 et note 65.