1. Anonyme, Pays-Bas du Nord

Portrait d’un enfant de six mois, 1626

On évoque souvent le réalisme de la peinture hollandaise du XVIIe siècle mais ce portrait est une preuve, s’il en fallait, que ce réalisme est tout relatif et connaît bien des entorses. Selon l’inscription en haut à gauche du panneau, cet enfant était âgé de six mois lorsqu’il fut portraituré. Il lui était donc impossible de se tenir debout. Son visage a manifestement été intégré dans un schéma préexistant, celui que l’on trouve dans de très nombreuses effigies d’enfants de familles aisées dans les premières décennies du XVIIe siècle telles qu’en produisirent Wybrand de Geest I (1592-1661/1665) ou Jan Claesz. (1565/1575-1618/1619) et leurs suiveurs. Comme dans le portrait de la jeune Grietge (cat. 2), le bébé est présenté dans une attitude quelque peu hiératique, en pied, sur un sol noir et blanc (il ne s’agit cette fois pas de carrelage mais de précieux marbre) et devant un fond neutre et sombre. Le costume est cependant plus riche : foisonnant de fine dentelle autour du col de batiste et du tablier aux pliures soignées ; orné de rosettes, de tresses de fil d’or sur les manches et le bonnet. Ce vêtement, qui peut sembler très féminin à nos yeux modernes, était alors indifféremment destiné aux garçons ou aux filles et ne nous donne pas d’indication sur le sexe du bébé1.

Comme Grietge, l’enfant a le collier de corail rouge que l’on mettait autour du cou des enfants en bas âge pour leurs vertus curatives et apaisantes2. Dans les familles, ce bijou allait au dernier né de la fratrie3. Le bébé arbore en outre trois rangs de perles de corail autour de chaque poignet ; c’est ainsi que se portaient les bracelets au XVIIe siècle, par paire, comme on le voit également dans les portraits de femmes du Siècle d’or. Contrairement au collier de Grietge auquel pendait un hochet en argent, le tout jeune modèle a une croix en or en pendentif. Il était donc d’une famille de confession catholique4, religion minoritaire dans la République des Pays-Bas – à majorité calviniste – officiellement interdite de lieux de culte mais largement tolérée.

Le hochet d’argent aux quatre grelots d’or que tient l’enfant est particulièrement précieux. Généralement attachés à la ceinture des petits, ces objets d’orfèvrerie n’étaient pas seulement des jouets mais aussi – et surtout dans les portraits – des signes de statut social. Ils étaient bien souvent offerts à la famille à l’occasion du baptême. Pour s’amuser, l’enfant pouvait agiter le jouet et faire tinter les clochettes mais également souffler dans le sifflet qui constitue le corps du hochet5.

Contrairement au Portrait de Grietge Maertensdochter, aucun détail ne nous fournit d’indication qui pourrait nous permettre d’identifier la région des Pays-Bas du Nord où le peintre était actif.

CT

1Voir par exemple le portrait d’un garçon, daté 1627, portant un vêtement similaire à celui de notre tableau : https://rkd.nl/explore/images/132539 ; voir aussi Saskia Kuus, « Kinderkleding in de zestiende en zeventiende eeuw », dans Kinderen op hun mooist. Het kinderportret in de Nederlanden 1500-1700, cat. exp., Haarlem, Frans Hals Museum, Anvers, Musée royal des beaux-arts, 2000, p. 73-84, p. 79-81, où il apparaît qu’aucun bijou ou élément de vêtement n’était porté exclusivement par l’un ou l’autre sexe pour les enfants en bas-âge.

2Voir la notice du cat. 2.

3Dans le Portrait de la famille Van Campen par Frans Hals, le collier de corail familial se trouve deux fois représenté : autour du cou du fils au centre de la partie du tableau aujourd’hui à Bruxelles et porté par la fillette ajoutée plus tard au portrait (dans la partie du tableau conservée à Toledo [Ohio]). Voir Les Portraits de Frans Hals. Une réunion de famille, cat. exp., Toledo (Ohio), The Toledo Museum of Art, Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Paris, Fondation Custodia, 2018-2019, p. 36.

4Pour la croix en pendentif portée par les enfants catholiques, voir Kinderen op hun mooist, op. cit., n° 33 ; et Léonie Marquaille, La Peinture hollandaise et la foi catholique au XVIIe siècle, Rennes, 2019, p. 213-216.

5Pour ce type de hochets, voir Kinderen op hun mooist, op. cit., p. 298.