19. Karel du Jardin

Amsterdam 1626 – 1678 Venise

Garçon jouant du violon entouré de chiens (Le Savoyard), 1658

Les paysages méridionaux baignés de soleil ont été la spécialité d’un grand nombre de peintres hollandais du XVIIe siècle, parmi lesquels Karel du Jardin. Sous le charme de leur chaude lumière, il a tenté – comme Pieter van Laer (1599 - après 1642), Nicolaes Berchem (1620-1683) et d’autres – de traduire à l’eau-forte toute l’intensité de l’ensoleillement. Le moins que l’on puisse dire est qu’il a pleinement réussi. Les paysages pastoraux, avec collines en pente douce et bétail, constituent la part dominante des cinquante-deux estampes que nous connaissons de lui. On n’y trouve aucun ciel gris de Hollande, alors qu’elles ont vraisemblablement toutes été gravées entre 1652 et 1660, quand l’artiste résidait à La Haye et à Amsterdam1. Il se peut que Du Jardin ait visité l’Italie à deux reprises ; toutefois, on ignore s’y était déjà rendu à cette époque2. On sait avec certitude qu’il habitait Rome en 16753, où les membres des Bentvueghels lui donnèrent le surnom de Bokkebaard barbe de bouc »).

Dans cette eau-forte, le paysage a pour particularité de ne pas être le sujet principal. Seules les façades de deux maisons sont indiquées à l’arrière-plan. Un garçon jouant du violon et trois chiens forment l’élément central de la composition. L’atmosphère est méditerranéenne et Du Jardin s’est attaché à suggérer la lumière et l’espace. En réservant certaines parties de sa plaque gravée, il y donne l’impression que le soleil brille de tous ses feux. Les parties ombrées sont des surfaces diffuses – comme si elles ne pouvaient échapper complétement à la vive clarté. Dans l’ensemble, les sillons creusés dans la planche ont un aspect « filandreux », l’artiste cherchant peut-être un moyen de représenter non seulement la forte lumière (visible), mais aussi la température (palpable) ; l’air vibrant de chaleur.

Dans les ouvrages de référence de Bartsch et Dutuit, ce petit joueur de violon est nommé « Savoyard ». Le titre remonte probablement au XVIIIe siècle, à l’époque où les hommes et les garçons de Savoie, obligés d’interrompre le travail pendant les mois d’hiver à cause du froid, partaient pour Paris et d’autres grandes villes afin d’y gagner leur pécule comme ramoneurs, saltimbanques ou musiciens de rue4. Le son d’un violon et le numéro de chien dansant devaient certainement attirer les passants et faire gagner quelques pièces. Le message que Du Jardin aurait lui-même donné à son estampe un siècle plus tôt passe pratiquement inaperçu. L’artiste n’était que partiellement intéressé par l’aspect divertissant de la scène, il voulait souligner le leersucht (la « soif d’apprendre ») que manifestait l’animal dressé. Le chien sert donc de métaphore, rendue plus explicite encore par la présence à ses côtés des deux autres canidés errants qui n’ont pas dépassé l’état « sauvage »5.

1Ces cinquante-deux estampes ne sont pas toutes datées.

2Selon Arnold Houbraken, Du Jardin se trouvait à Lyon vers 1650, mais rien ne prouve qu’il ait également voyagé plus au sud ; voir Kilian 2005, p. 7.

3Houbraken mentionne le départ de Du Jardin d’Amsterdam en 1675 et son arrivée à Rome cette même année est attestée par la réalisation d’un tableau situé et daté fecit Roma 1675, aujourd’hui conservé à Anvers ; voir Kilian 2005, cat. 126.

4On sait que Jean-Antoine Watteau (1684-1721) et Jean-Baptiste Greuze (1725-1805), entre autres, ont pris pour sujet ces Savoyards.

5De Jongh et Luijten 1997, p. 327 ; les auteurs y font également référence au tableau de Du Jardin (localisation actuelle inconnue) dans lequel réapparaissent le garçon et le chien.